Grippe aviaire : l’humanité saura-t-elle faire face ?

La vaccination contre la grippe aviaire sera l’un des thèmes qui sera abordé lors du 8ème Forum mondial de recherche sur les vaccins organisé par l’OMS à Paris à l’Institut Pasteur du 29 juin au 2 juillet.

Parmi les fléaux auxquels nos sociétés se préparent, rares sont en effet aujourd’hui les personnes qui n’ont pas entendu parler de la grippe aviaire (voir à ce sujet les articles publiés sur le site d’Agoravox : « grippe aviaire, les députés s’informent » ; « grippe aviaire ce que vous devez savoir » ; « grippe aviaire : le monde politique réagit peu à peu » ; « grippe aviaire : entre psychose médiatique et danger réel » ; « grippe aviaire : ce que l’on ne vous dit pas ». La France fait partie des pays parmi ceux qui sont cités comme étant a priori les mieux préparés à l’éventualité de la survenue d’une nouvelle pandémie. A ce titre, les établissements de santé ont été particulièrement mobilisés notamment sous l’impulsion indéniable de Xavier Bertrand alors ministre de la santé. La France a réalisé plusieurs exercices de préparation particulièrement médiatisés dont un a été réalisé à proximité du centre hospitalier de Carhaix (voir la vidéo qui se veut particulièrement didactique, et constitue un bel exercice de communication sur un risque), établissement hospitalier qui a fait la une des journaux récemment pour d’autres motifs liés à sa restructuration. Parmi les mesures prises au niveau national, on pourra citer le fait d’avoir mis en place dans chaque établissement hospitalier des « référents » pandémie grippale chargés de diffuser l’information nationale que l’on retrouve aujourd’hui de manière relativement complète sur le site grippeaviaire.gouv.fr. On y trouvera notamment la dernière mise à jour du Plan de préparation à une pandémie grippale en date du 23 juin 2008.

Ceux qui ont assisté parmi vous à ces démarches d’information auprès du terrain mesurent à quel point il existe une distance entre les discours officiels, les informations relayées régulièrement par les médias sur le potentiel mortifère de cette nouvelle peste et la manière très pragmatique dont les personnels hospitaliers, les citoyens vous questionnent sur l’essentiel : « mais alors comment allons nous être protégés ? » Car toute la question de la préparation à une nouvelle pandémie grippale repose sur cette question de l’immunité de l’espèce humaine face à cette nouvelle souche du virus H5N1 en cours de mutation. Et force est de reconnaître qu’en dépit de tous les efforts de préparation réalisés, nos sociétés, les Etat ne pourront garantir, ni empêcher la survenue d’une pandémie mondiale dont on nous prédit qu’elle sera dévastatrice, si du moins l’humanité n’acquiert pas cette immunité salvatrice.

Or, cette immunité, si l’humanité peut espérer l’acquérir au fil de plusieurs années de contact avec ce nouveau virus, ne pourra être diffusée de manière large et rapide à l’échelle de la planète uniquement si, au moment même où la souche potentielle du virus H5N1 qui deviendra pandémique sera identifiée, les Etats seront capables de mettre en ordre de marche  un plan mondial de production d’un vaccin adapté à la physionomie de ce nouveau virus.

Seulement, produire un tel vaccin représente plusieurs défis dont les plus coriaces à relever ne sont pas forcément ceux que l’on pense.

Il faut en premier lieu détecter suffisamment tôt et avec efficience « le » virus dont les caractéristiques génétiques en feront l’ennemi public n°1 au moins pendant le temps qu’il fasse le tour de la planète. Sur cet aspect, on peut penser que la mobilisation mondiale, sous l’égide de l’OMS, permettra d’atteindre ce but. Il existe bien des inquiétudes sur la capacité de tous les Etats à signaler promptement toute situation le nécessitant, mais il faut reconnaître que jusqu’à présent la survenue de décès, que ce soit parmi des élevages de volailles ou chez l’homme, a été signalé semble-t-il ; chaque situation faisant l’objet d’un bulletin au niveau mondial aboutissant à la mise à jour du tableau recensant le nombre cumulé de cas humains de grippe aviaire. Ainsi, depuis 2003 et au 19 juin 2008, ont été recensés 385 cas humains dont 243 se sont conclus par un décès. Cette présentation est à la fois optimiste et pessimiste. Optimiste au regard du nombre ridiculement faible de cas et de décès relevés sur cinq années et demi. Pessimiste au regard du nombre de décès rapportés au nombre de cas donnant un taux de mortalité de l’ordre de 63%. Si les caractéristiques génétiques du virus pandémique conservent une telle virulence associée à une bonne adaptabilité à l’espèce humaine, on n’ose à peine en évaluer l’impact. C’est ce point de vue alarmiste qui conduit manifestement les gouvernements à faire preuve de coopération dans le domaine primordial de la « vigilance » au sens propre. Car sans virus identifié pas de vaccin efficace !

En second lieu, une fois le fameux virus identifié comme celui étant qui va se diffuser de manière pandémique, il faudra fabriquer des vaccins ; et l’on constate à ce sujet que des dissensions fortes caractérisent les relations des Etats entre eux. Ces dissensions ne s’expliquent malheureusement, il faut bien reconnaître, uniquement parce que la santé étant un bien marchand, quoique l’on en dise ou pense, la perspective de pouvoir vendre un vaccin au plan mondial « capable de sauver l’humanité » représente pour les grands laboratoires une manne financière inespérée, dans un contexte où les brevets des médicaments les plus populaires tombent les uns après les autres dans le domaine public. Ce défi consistant donc à coordonner au niveau mondial entre eux l’ensemble des laboratoires afin de produire le plus rapidement possible le vaccin et ce, dans des quantités suffisantes pour couvrir les besoins de la planète. On mesure à l’aune de cette perspective les problèmes éthiques que poserait la situation dans laquelle où les Etats et les laboratoires auront été incapables de se coordonner entre eux et où il faudra constater qu’il n’y aura pas de vaccin pour tout le monde. Ce vaccin sera-t-il accessible parmi les pays les plus pauvres de la planète ? Dans nos pays « riches », ce vaccin sera-t-il accessibles à toutes les catégories socioprofessionnelles, à toutes les catégories d’âge ou bien faudra-t-il définir des priorités de vaccination ? Et alors, quels seront les critères d’accessibilité au vaccin ?

C’est face à ce risque de dérives égoïstes que l’OMS vient de prendre position contre le virus pré-pandémique lors d’une conférence de presse donnée à Paris le 18 juin. Pour éclairer le débat, il faut préciser qu’il existe une deuxième stratégie de lutte contre le risque d’une pandémie grippale consistant à développer aujourd’hui des vaccins sur la base de virus circulant actuellement, donc non pandémiques, et dont on présuppose que les caractéristiques se retrouveront probablement dans le virus pandémique. Ce faisant les laboratoires misent sur une protection croisée. C’est en ce sens qu’aux Etats-Unis et en Europe, certains laboratoires ont obtenu l’homologation de vaccin entrant dans ce type de stratégie pré-pandémique, comme c’est le cas pour le laboratoire GlaxoSmithKline avec son vaccin Preprandix* homologué en Europe (H5N1 : feu vert au premier vaccin pré-pandémique).

Pour l’OMS, il s’agit là de démarches commerciales dont on comprend qu’elles nuisent à la bonne coordination de tous au rang mondial. Ainsi, le Dr Marie-Paule Kieny, directrice de l’initiative de recherche sur les vaccins de l’organisation internationale, déclare-t-elle que « la position de l’OMS, c’est de dire qu’un vaccin pré-pandémique n’existe pas » et que « c’est un peu un argument commercial pour dire ‘utilisez-le maintenant’ », a-t-elle considéré à propos de ce type de spécialité.

Pour parvenir à atteindre les objectifs fixés par l’OMS il faut pouvoir produire suffisamment de vaccin contre la grippe pandémique pour vacciner la population mondiale, à savoir quelque 6,7 milliards de personnes à raison de deux doses en six à neuf mois au plus. Mais pour cela, en dépit des efforts déjà réalisés, il faut encore augmenter les capacités de production mondiale, sachant que celle-ci est passée à 565 millions de doses par an, et pourrait atteindre un milliard de doses par an s’il existe une demande suffisante en vaccin contre la grippe saisonnière, alors que pour l’instant elle n’est que de 300 millions de doses par an ! Or, ces capacités de production étant localisées essentiellement en Europe et en Amérique du Nord, l’OMS apporte une aide technique et financière pour qu’elles s’étendent aux pays en développement.

Dans un article récent, au titre évocateur de nos dissensions « le monde n’est pas préparé pour une pandémie de grippe », on relève que « l’Indonésie a le plus haut taux d’humains contaminés par le virus H5N1 de la grippe aviaire et la maladie est désormais endémique dans l’essentiel du pays » mais « la répugnance de l’Indonésie à partager des échantillons de sang inquiète les experts » d’autant que par ailleurs les autorités du pays ont déclaré que l’Indonésie « changeait sa politique à propos du signalement des cas humains et qu’elle annoncerait seulement le taux de mort tous les six mois au lieu de rapporter chaque cas un par un. » Cette position peut malheureusement nuire gravement aux remontées d’information.

~ par directeurhopital le juin 25, 2008.

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