L’hôpital public sous tension
En cette fin du mois de juin, les tensions sont particulièrement vives au sein des hôpitaux publics. En cette période traditionnelle de réunion des instances qu’elles soient consultatives – Comité d’Hygiène, de Sécurité et des Conditions de Travail, Comité Technique d’Etablissement, Comité Médical d’Etablissement – ou délibératives – Conseil d’Administration – ces instances ont cette année un contexte particulièrement tendu qui explique que vous puissiez être témoin dans votre région, dans votre ville de manifestations plus ou moins cristallisées.
La conjonction de plusieurs facteurs est à l’origine de cette tension que je n’ai pas ressentie depuis les négociations de la réduction du temps de travail.
Il faut comprendre que bien que larvé le mouvement social actuel au sein des hôpitaux est le symptôme de ruptures et d’inquiétudes beaucoup plus fortes qu’au moment des 35 heures.
A l’époque, bien qu’exerçant en qualité de directeur des ressources humaines au sein d’un établissement public de santé mentale dont l’histoire et les caractéristiques en font une institution dont les autorités (y compris et peut-être surtout les RG) surveillent le climat social de manière particulièrement vigilante (sans trop savoir comment faire pour ne pas déclencher de réactions épidermiques ; pour cela il faut le vivre de l’intérieur, et encore …), donc à l’époque de la négociation des 35 heures il me faut souligner qu’il existait, en dépit des difficultés, un sentiment d’espoir ; les uns et les autres avaient peut-être le sentiment de travailler pour faire « mieux ». Le résultat, on le connaît, les hôpitaux en tant qu’institutions publiques ont du faire face à une, voire plusieurs injonctions paradoxales : il fallait négocier un accord local (cette marge de manœuvre n’étant en réalité qu’illusoire, et ceux qui n’y ont pas pris garde à l’époque ont pu en goûter le fruit amer, je pense aux reproches faits au directeur du centre hospitalier psychiatrique de Pau suite au meurtre de deux infirmières, directeur à qui les autorités ont reproché d’avoir négocié trop largement, ou lâchement, cette fameuse réduction du temps de travail) tout en garantissant une organisation du travail pérenne alors que les crédits alloués pour assurer ce passage aux 35 heures se sont révélés dans un premier temps inopérants puisque les autorités avaient omis un détail, la formation du personnel compétent nécessite un délai incompressible (un an pour un aide-soignante, trois ans pour une infirmière, beaucoup plus pour les professions médicales, pour ne parler que des métiers les plus connus et les plus proches de la prise en charge du patient). Cette situation avait été « anticipé », si j’ose dire, avec la création de ce fameux « C.E.T. » (pour compte épargne temps, comme si on pouvait épargner le temps !) devenu depuis une bombe à retardement dont nous subissons aujourd’hui avec amertume les effets.
Aujourd’hui, le contexte apparaît a priori plus morose, car manifestement l’espoir n’est plus là. Les rapports s’empilent les uns après les autres et annoncent des réformes de long terme alors que les dernières sont à peine digérées par l’institution. Les hospitaliers quelque soit leur métier (médecin, paramédical, administratif ou technique) n’y voient plus clair. Au moment même où l’hôpital public subit, comme beaucoup d’autres organisations du travail, le choc générationnel du départ en retraite de la génération du papy-boom (l’impact démographique étant ici accentué par la crainte des conséquences de la réforme des retraites ; combien de fonctionnaires féminins souhaitent bénéficier d’un départ en retraite anticipé au bout de 15 ans de carrière dès lors qu’elles ont élevé 3 enfants !), les conséquences de la réforme de la tarification à l’activité (ce que l’on appelle dans notre jargon la T2A) conduisent ces mêmes hôpitaux selon la structure de leur activité à générer des déficits dont la cause principale est liée à la charge que représente les dépenses de personnels. Rappelons un détail qui n’en est pas un : le statut, souvent décrié, n’est pas négocié au niveau local, mais au niveau national ; voilà donc un employeur qui, par une double stratégie, d’un côté, négocie avec « largesse » les statuts et d’un autre côté, n’octroie a posteriori qu’un financement partiel des mesures statutaires imposant de fait à diminuer les effectifs, mais oubliant que la santé est avant tout un service à la personne, et que les infirmières cyborgs ne sont pas pour demain ! Les médecins, les soignants sont sommés de produire de manière efficiente alors que la prise en compte des contraintes liées aux missions de service public est minimisée, voire occultée, alors que les attentes légitimes des patients sont renforcés en toute logique par des droits mieux affirmés. Dans un contexte déficitaire aggravé (l’estimation porte à penser que plus des 2/3 des hôpitaux publics présentent des comptes déficits, et on ne fera pas dire que cela est le résultat de la seule incompétence des directeurs d’hôpital dont manifestement la fonction de bouc émissaire est redevenue à la mode), les crispations sont généralisées. Elles caractérisent les relations sociales au sein de la plupart des établissements parfois entre médecins eux-mêmes, plus souvent entre médecins et directeurs d’hôpitaux, et généralement entre le personnel hospitalier et les directeurs d’hôpitaux. Ceux-ci du fait de leurs fonctions sont vécus comme le bras séculier de l’Etat, et dans ce contexte qui ne dit pas son nom sous couvert de rationalisation des moyens, l’employeur – qui n’est autre que l’Etat – oublie d’expliquer que cela conduira à des restructurations au mieux d’activités, voire de structures mais quoiqu’il en soit, il est difficile de se penser aujourd’hui en tant que salarié d’un établissement hospitalier et croire que l’on puisse y travailler de manière pérenne. Bien sûr, cela vaut en premier lieu pour les directeurs d’hôpitaux eux-mêmes. Au-delà des tensions internes, on mentionnera, ce dont on parle moins, que l’annonce de réformes incessantes, dont on ne mesure pas, ou mal, les impacts a priori tant sur le champ organisationnel que financier, produit un effet délétère dans les relations des hôpitaux entre eux, chacun adoptant, par nécessité (exemple : quand on partage du temps médical avec un voisin mais que dans le même temps on en manque sur son propre établissement, la tentation est forte de rapatrier ce temps médical) ou par stratégie (les activités médicales notamment les activités chirurgicales de pointe se restructurant par territoire, et dans l’attente d’une lisibilité, chaque établissement tente de se positionner sur telle ou telle activité qui lui garantira à terme une activité dont des ressources, donc des moyens, mais on peut pas dire que cela se fasse aujourd’hui dans un souci de concertation et de prise en compte de l’intérêt du patient), une position de repli. Les dernières décisions du ministère de la santé à l’égard de deux établissements symboliques (Ajaccio et Carhaix) font craindre que les annonces de réformes se feront balayer par des mouvements sociaux épaulés par les crispations du monde politique indépendamment de la couleur politique. Nombre de maires appartenant à l’UMP risquent d’être surpris dans quelques mois de constater que « leur » hôpital, intégré dans une communauté hospitalière de territoire, sera réorganisé suite à des décisions dont ils seront peut-être exclus en raison des nouvelles règles institutionnelles qui sont préconisées.
Pas étonnant dans ce contexte de constater que la motion votée le 12 juin dernier par le Conseil d’administration des hospices Civils de Lyon, dont le président est Gérard Collomb, a été rejoint par une quinzaine de villes, motion qui met en avant la spécificité de la pris en charge à l’hôpital public : une précarité plus grandes des patients, des pathologies beaucoup plus lourdes et non programmées que l’on peut aussi retrouver sous la désignation des missions d’intérêt général. Il vous suffit de lire la presse locale et surfer sur le net pour constater que l’hôpital est malade. Et pour dire cela n’empêche pas certains hôpitaux d’être portés aux nues, comme le Centre hospitalier de Roubaix, et de connaître des difficultés budgétaires et contraint d’annoncer le « gel » de près de 200 postes (pour ne pas dire comme dans le privé la « suppression ») : voici quelques exemples pris au hasard.
- Aix-en-Provence – hôpital : bilan très controversé ;
- Dignes : mobilisation contre la fermeture de la pédiatrie ;
- CHU de Tours : plan pour résorber le déficit ;

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